Une action SpaceX par enfant : la promesse de Musk est d'abord une réponse à Anthropic
Action SpaceX pour chaque enfant américain : Musk promet 11 milliards au lendemain du fonds d'Anthropic. Ce que vaut la promesse, et ce qu'elle cache.
146 dollars. C'est à peu près ce que vaut l'action SpaceX qu'Elon Musk promet de donner à chaque enfant américain l'an prochain. Avec un peu plus de 72 millions de mineurs aux États-Unis, la facture tournerait autour de 10,5 à 11 milliards de dollars.
Le chiffre impressionne. Rapporté à la fortune de Musk, estimée autour de 905 milliards, il représente à peine plus de 1 %. Surtout, la promesse tombe le lendemain d'une autre annonce, celle d'Anthropic. C'est ce calendrier qui m'intéresse.
Une promesse sans mode d'emploi
Lundi 19 octobre, Musk a écrit sur X qu'il donnerait une de ses actions SpaceX à chaque enfant du pays, et que ce serait « the first of many », la première d'une longue série. C'est tout.
Rien sur l'éligibilité : tous les mineurs, ou seulement les citoyens ? Pas de date précise, pas de canal de distribution. SpaceX et la Maison-Blanche n'ont pas répondu aux questions de Newsweek. Le marché, lui, a réagi : l'action a pris 2,7 % lundi matin, à 149,49 $.
Pour Musk, l'effort reste modeste. Il détenait 4,8 milliards d'actions SpaceX lors de l'introduction en Bourse, en juin. Donner 72 millions d'actions, c'est céder environ 1,5 % de ses titres.
La veille, Anthropic mettait 5 % de ses actions dans un fonds
Le 18 octobre, Anthropic a annoncé la création de l'Anthropic Public Benefit Fund. Le principe : 5 % des actions de l'entreprise, plus 2 % supplémentaires, à la discrétion du conseil, à chaque fois que sa valeur progresse de 50 % au-delà d'un seuil. À la dernière valorisation connue, 965 milliards de dollars, ces 5 % représentent environ 48 milliards.
Le fonds prend la forme d'une société détenue à 100 % par Anthropic, plutôt que d'une fondation classique, pour garder de la souplesse sur la forme des dons. Il pourra faire de gros dons à des associations, financer des actions sur l'impact de l'IA sur l'emploi, mais aussi verser de l'argent directement à certaines populations. Aucun des titres détenus par le fonds ne servira au lobbying ni au financement politique. Le projet doit encore être approuvé par les actionnaires.
Avec les engagements de ses cofondateurs (80 % de leurs parts) et un programme d'abondement pour les salariés, Anthropic dit qu'environ 20 % de son capital ira au bien public.
La réponse de Musk : donner directement
Musk dirige xAI, concurrent direct d'Anthropic, et ne cache pas son hostilité : en février, il qualifiait l'entreprise de « misanthropic and evil ». Sous l'annonce du fonds, il a répondu qu'il valait mieux donner directement au public. Puis il a publié sa promesse.
Deux modèles s'opposent. D'un côté, un fonds collectif, géré par une structure qui décide des usages. De l'autre, une action au nom de chaque enfant, qui en profite (ou pas) selon le cours de SpaceX.
Le contraste est moins net qu'il n'y paraît. Le fonds d'Anthropic prévoit lui aussi des distributions directes à certaines populations. Et la promesse de Musk devra bien passer par un intermédiaire pour toucher 72 millions d'enfants.
Les Trump Accounts, un canal encore flou
L'investisseur Brad Gerstner, d'Altimeter Capital, a suggéré de passer par les « Trump Accounts ». Ce sont des comptes d'épargne pour enfants créés par la loi budgétaire de 2025 : l'État verse 1 000 $ aux enfants citoyens nés entre 2025 et 2028, les retraits sont en principe bloqués jusqu'à 18 ans, et les contributions privées sont plafonnées à 5 000 $ par an.
Reste à savoir si ces comptes peuvent recevoir des actions SpaceX. En mai, ils ne pouvaient détenir que des fonds indiciels bon marché sur les actions américaines, et les dons d'actions n'étaient pas permis. En octobre, CBS écrit que de nouvelles règles du Trésor autorisent désormais les donateurs à transférer des actions sans impôt sur la plus-value. Le cadre a donc bougé, mais il reste jeune.
Il existe déjà des précédents. En juillet, Gwynne Shotwell, présidente de SpaceX, a promis avec son mari une action SpaceX à plus de 2 millions d'enfants de 11 à 17 ans vivant dans des zones modestes. Michael et Susan Dell ont engagé 6,25 milliards de dollars.
Pourquoi rester prudent
Musk a signé en 2012 le Giving Pledge, l'engagement des grandes fortunes à donner la moitié de leur patrimoine. Mais selon CNBC et le Boston Globe, sa fondation, qui détient plus de 14 milliards de dollars d'actifs, n'a pas distribué le minimum légal ces quatre dernières années.
Je prendrai donc la promesse au sérieux le jour où un enfant recevra sa première action. Côté Anthropic, la prudence vaut aussi : la gouvernance du fonds sera précisée « dans les mois à venir », et rien n'est encore voté.
Ce que ça dit de la course à l'IA
Les labos d'IA se comparent désormais aussi sur la façon dont ils comptent redistribuer la richesse qu'ils créent. Le moment n'est pas anodin : l'impact de l'IA sur l'emploi devient un sujet politique, et Anthropic prépare une introduction en Bourse.
Anthropic a choisi un fonds, avec un discours sur l'emploi. Musk a choisi l'actionnariat individuel, plus simple à raconter en une phrase. Les deux annonces ont un point commun : aucun dollar n'a encore changé de mains.
Pour un fondateur, la leçon est pratique. Le partage de la valeur fait maintenant partie du récit des entreprises d'IA, au même titre que les performances du produit. Vos futurs candidats, investisseurs et clients poseront la question. Mieux vaut avoir une réponse concrète, même modeste, qu'une promesse spectaculaire sans mode d'emploi.
Et vous, quel modèle vous paraît le plus juste : une part à votre nom, ou un fonds qui finance des usages pour tous ?